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Comment ils ont fait le choix de quitter leur maison et d’habiter en maison de retraite (La Croix)

Écrit par Institut Français des Seniors. Publié dans Revue de medias

Article de La Croix - Pierre Bienvault, le 28/02/2017 à 12h08

Pendant un an, La Croix suit le quotidien d’une maison de retraite. Ce mois-ci, des résidentes racontent pourquoi elles ont fait le choix de quitter leur maison pour venir habiter ici. Et de cette page qui s’est alors tournée dans leur vie.

Visite de la future chambre de Jackie.

Visite de la future chambre de Jackie. / Florence Brochoire pour la Croix

Ce mercredi, à la résidence de l’Abbaye, le menu du jour, c’est blanquette de veau, coquillettes et piperade. « Franchement, on est bien nourris. Le midi, c’est entrée, plat, dessert. Depuis que je suis là, j’ai pris 12 kilos », raconte Andrée Tesse, qui a emménagé ici il y a quatre ans. Cette dame de 99 ans le dit volontiers : son péché mignon, ce sont les plats en sauce. « Mais là, la sauce, c’est plus possible. Je ne rentre plus dans certains vêtements. Alors, maintenant, le soir, c’est potage et compote. » Mais si Mme Tesse a changé de taille de pantalon, ce n’est pas uniquement à cause de la blanquette. « Ici, je fais moins d’exercice, dit-elle. Pourtant, je suis active. Je vais à l’art floral et à la peinture. Mais je ne bouge pas autant qu’avant. Quand j’étais dans ma maison, je sortais faire mes courses. Je montais mes escaliers. Et j’étais sans cesse grimpée sur mon escabeau pour décrocher mes rideaux… »

 

« J’y suis allée et cela m’a plu »

Pour venir ici, Andrée Tesse n’a pas eu beaucoup de chemin à faire. Sa maison, celle où elle a vécu soixante-dix ans, est située juste en face. C’est dans ce pavillon des bords de Marne qu’elle a élevé ses deux enfants. Aujourd’hui, sa fille est à Marseille et son fils dans le Jura. « Pour moi, il est toujours mon petit garçon. Cela fait drôle de dire cela car il a 71 ans, mais bon… » Après le décès de son mari, Mme Tesse est restée plusieurs années dans son pavillon. « Mes enfants s’inquiétaient mais moi je ne disais rien. Et puis un jour, mon petit-fils m’a dit : “Mamie, demain à 9 heures, je t’emmène visiter la maison de retraite.” J’y suis allée et cela m’a plu.»

Jackie souhaite rejoindre la résidence de l’Abbaye. <br/>L’une de ses filles signe son contrat d’admission. / Florence Brochoire pour La Croix.

Jackie souhaite rejoindre la résidence de l’Abbaye.
L’une de ses filles signe son contrat d’admission. / Florence Brochoire pour La Croix.

Mme Tesse est arrivée ici avec une table basse, un meuble en chêne pour sa télé, son ordinateur, et surtout son chat Pepsi. « Le reste, je m’en suis débarrassée. Moi, je trouvais qu’il y avait de belles choses mais personne n’en voulait. Aujourd’hui, tout le monde va chez Ikea. » De la fenêtre de sa chambre, Mme Tesse peut apercevoir sa maison qui a été vendue. Mais elle n’a aucune nostalgie. « Je suis bien ici, en sécurité. Je vois du monde. Quand je suis arrivée, mon petit-fils m’a dit : “ Garde ta gaieté et tout ira bien. ” Il avait raison. »

« C’est moi qui ai choisi de venir ici. Mes enfants ne m’ont rien imposé »

Avant d’entrer, Mme Tesse a passé un entretien avec une cadre de santé et une responsable de l’accueil. Seule, sans ses enfants. « C’est une règle intangible. On voit toujours le résident sans sa famille pour bien nous assurer qu’il est consentant pour venir chez nous, que ce n’est pas une décision qui lui est imposée », explique le directeur, Pascal Champvert. Cet entretien, c’est un instant de vérité. « Il arrive que certaines personnes nous disent qu’elles ne veulent pas venir. Que la maison de retraite, c’est une idée de leurs enfants qui s’inquiètent », explique Nathalie Frappier, cadre de santé. « Alors, on en parle tous ensemble, ajoute-t-elle. Souvent, les enfants finissent par accepter le choix de leur parent. Parfois, c’est plus tendu. Les familles disent que le maintien à domicile n’est plus possible… » Mais si le résident persiste, la direction s’oppose à son entrée. « Cela me vaut parfois des courriers de familles en colère. Mais pas question de transiger là-dessus. On ne peut pas être heureux dans un endroit où on n’a pas choisi de venir vivre », assure Pascal Champvert.

C’est aussi l’avis de Suzanne, une ancienne psychologue, entrée il y a deux ans. Dans sa chambre, elle a fait un petit coin salon avec deux fauteuils et des plantes vertes. « C’est mon jardin. Et là, c’est mon atelier », dit-elle, en montrant son chevalet de peinture posé dans un coin. De son ancien appartement, Suzanne a gardé son bureau et une jolie commode qui lui sert de table de nuit. « C’est moi qui ai choisi de venir ici. Mes enfants ne m’ont rien imposé », affirme Suzanne qui se souvient de sa première visite. « C’était l’été, il faisait beau. Il y avait des fleurs dans le parc. Je me suis dit que c’était le moment. »

Dans son coin salon, Suzanne pourrait parler pendant des heures. De sa vie de vieille dame de 92 ans dans sa maison de retraite. Mais aussi de sa vie d’avant. De son enfance passée dans un petit village de Saône-et-Loire. « J’y ai été heureuse mais je m’y suis aussi beaucoup embêtée. » Ce village d’où elle est partie à 21 ans pour se marier. De sa vie à Lyon, puis près de Paris, pour suivre son mari ingénieur. De la grande maison « près de la voie ferrée » où ses quatre enfants ont grandi. Puis de l’appartement où elle est restée seule après le décès de son mari. Toujours active et entourée d’amies. Mais les années ont passé et Suzanne s’est mise à avoir plus de mal à marcher. Et, surtout, la solitude lui a semblé plus pesante. « Ici, je vois des gens, je parle. Et je me sens bien. Ce n’est pas chez nous mais c’est chez moi », dit-elle.

« Je n’avais plus goût à rien, je voulais mourir »

Au même étage, il y a Renée Planchais. Cela fait trois ans que cette dame de 85 ans, férue d’art et d’architecture, habite ici. « Cela s’est fait par étapes », explique-­t-elle. Au départ, ce sont des problèmes de santé et une « forte dépression » qui l’ont obligée à quitter sa maison pour l’hôpital. « Je n’avais plus goût à rien, je voulais mourir. Et puis, dans cet hôpital, j’ai découvert des gens extraordinaires, qui s’occupaient des personnes âgées et se battaient pour leur redonner le goût de vivre. » Et cela a marché pour Mme Planchais qui, doucement, s’est remise dans la vie. « Je suis d’abord allée dans une maison de retraite médicalisée, puis je suis venue ici », raconte-t-elle. Mme Planchais a décidé de ne pas vendre sa maison, celle où elle a vécu avec son mari. Régulièrement, elle y retourne pour les réunions de famille, ou juste pour y chercher des livres. « C’est là-bas que sont tous mes souvenirs. »

Aimée Leccia, elle, n’a rien emmené de sa maison. Seulement deux chaises de jardin en plastique. « Je ne suis pas attachée aux objets », admet cette dame de 93 ans à la vie pas comme les autres. Aimée avait 8 ans quand elle est entrée comme danseuse à l’Opéra de Paris. Elle en est partie à 20 ans pour danser le « cancan » au Moulin-Rouge. « Je voulais découvrir la vie… et le music-hall », raconte-t-elle. Là-bas, elle a surtout découvert un danseur qui est devenu son partenaire de scène. Avec lui, elle a dansé partout, à Paris, en Italie, à Londres, en Amérique du Sud.

À 40 ans, Aimée est devenue chorégraphe. « Un jour, un producteur m’a proposé de venir à Las Vegas pour trois mois. Et j’y suis restée trente ans. » Avec son mari Jean Leccia, pianiste de Piaf et d’Aznavour, elle a monté des spectacles à travers tous les états-Unis, avant de revenir en France. Aimée Leccia n’a jamais eu de maison pour la vie, de meubles de famille, ni de tiroirs remplis de souvenirs. Sa vie à elle, c’était « la danse, les plumes et la bohème », toujours la « valise à la main », entre deux spectacles. C’est sans doute pour cela qu’elle a débarqué ici avec ses chaises en plastique et quelques bouquins. Si elle avait pu, elle serait restée vivre avec son mari. Mais, il y a deux ans, elle a fait une grave chute qui lui a laissé des séquelles. « C’était impossible de revenir chez moi. Alors je suis venue ici. » Son mari est resté vivre dans leur maison, à dix minutes en voiture. Il l’appelle au moindre imprévu et vient dîner avec elle tous les soirs.

Aimée Leccia sait que cette maison de retraite est la dernière étape de sa vie. Mais elle semble sereine. Elle dit qu’elle n’est pas venue ici « pour y finir sa vie mais pour la continuer ». Avoir 93 ans n’empêche pas de former toujours des projets. L’an passé, elle a eu le « grand bonheur » de monter un spectacle de danse avec les personnels de la résidence. Une vraie revue de music-hall, presque comme les pros. Avec les serveuses du restaurant, la psychologue et les aides soignantes en ballerines. Le chef cuisinier et sa femme, un bouquet de fleurs à la main sur un air de Luis Mariano. Et en tableau final, évidemment, « du cancan » pour tout le monde.

Pierre Bienvault

 

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